Eoliennes : la nature contre l'environnement !?

Comme on le constate à l’occasion du débat parlementaire sur le projet de loi Grenelle 2, les éoliennes ont tantôt le vent dans le dos et tantôt le vent de face. Autrement dit, elles sont autant défendues que critiquées. Mais, le plus étonnant est de constater qu’elles le sont à chaque fois au nom de l’environnement...

Ses défenseurs mettent en avant ses qualités : la production d’une électricité n’émettant pas de CO2. Ils ne considèrent pas que ces moulins à vent sont la panacée, mais estiment qu’ils permettront d’étoffer le « bouquet énergétique » français. Ainsi, avec le développement du solaire par exemple, la filière éolienne doit permettre de respecter l’objectif de l’Union européenne : faire passer à  21% la part des énergies renouvelables dans la production d’électricité à l’horizon 2020.

Ses détracteurs critiquent quant à eux le faible rendement énergétique des appareils et le coût élevé pour la collectivité du développement de la filière. Mais, le point sans doute le plus important pour eux est que ces turbines sont une calamité pour les beaux paysages français...

Que ce soit pour diminuer la production de gaz à effet de serre ou pour protéger les paysages, les pro et anti-éoliens se retrouvent donc pour défendre une certaine conception de la préservation de l’environnement. Les écologistes se situent d’ailleurs dans les deux camps. S’il est vrai que les membres des partis verts ou les associations de protection de l’environnement sont souvent favorables à l’éolien, il n’en demeure pas moins que certains écologistes très célèbres, comme le Britannique James Lovelock (l’auteur de L’hypothèse Gaïa), sont de farouches opposants à cette forme d’énergie.

Ce débat vient nous rappeler qu’il existe depuis très longtemps une tension au sein du domaine de l’environnement entre les préoccupations pour la nature et les préoccupations pour l’environnement proprement dit. 

Les préoccupations pour la nature traduisent une très ancienne passion pour l’esthétisme naturel. La nature, les paysages, les espèces animales et végétales sont beaux et méritent d’être préservés pour cette simple raison. C’est d’ailleurs autour de la question de la préservation de l’esthétisme naturel que sont nées les premières revendications écologistes et que les premières politiques de protection ont été mises en place à la fin du XIXème siècle (création des parcs nationaux notamment). 

Les préoccupations pour l’environnement sont de nature très différentes dans la mesure où elles sont « utilitaires ». Si les préoccupations pour la nature sont désintéressées et ne reflètent qu’une passion pour une réalité « inutile » et « immatérielle », les préoccupations pour l’environnement relèvent au contraire d’un souci « intéressé ». La protection de l’environnement doit directement bénéficier au bien-être des individus ; elle est donc une nécessité d’ordre vitale.

Les mots nature et environnement reflètent donc des réalités différentes, mais une confusion demeure car la notion d’environnement englobe désormais la nature. Ainsi, les institutions en charge de l’environnement s’occupent aussi bien des paysages, de la faune et de la flore que de la pollution et du développement des technologies vertes. Cette confusion est liée en grande partie au fait que, pendant la seconde moitié du XXème siècle, la crédibilisation des politiques de l’environnement est passée par une négation des préoccupations pour la nature. 

En effet, les premiers écologistes étaient des passionnés de la flore et de la faune et des espaces sauvages. Ils militaient donc pour des éléments qui ne présentaient aucun caractère « d’utilité », en tout cas directement appréciable. C’est pour cette raison qu’ils ont longtemps souffert d’une image de « doux rêveurs » fascinés par « mère nature ». Pour crédibiliser leurs actions, ils ont donc dû mettre en valeur les nécessités environnementales et dans le même temps essayer de camoufler les préoccupations désintéressées pour la nature. 

"L'environnement, ce n'est pas que les petites fleurs et les oiseaux"

Ce phénomène est illustré par cette petite phrase si fréquemment utilisée par les écologistes ou les ministres de l’environnement successifs : « l’environnement, ce n’est pas que les petites fleurs et les petits oiseaux ! ». Autrement dit : l’environnement ne se réduit pas à la nature ; l’environnement, c’est en quelque sorte beaucoup plus sérieux, concret, nécessaire... C’est aussi pour satisfaire ce besoin de crédibilisation que l’on a remplacé les mots faune et flore par le mot biodiversité qui semble désigner une réalité plus scientifique et rationnelle... On s’est en quelque sorte efforcé « d’environnementaliser » la nature...

Malgré cette confusion savamment entretenue par les écologistes de tout poil, les réalités différentes que ces deux termes recouvrent surgissent régulièrement du pot commun de l’environnement pour s’affronter.

C’est le cas bien sûr à propos des éoliennes. C’est après avoir eu connaissance d’un projet d’implantation d’éoliennes proche de sa maison du Devonshire que James Lovelock est devenu un opposant à cette forme d’énergie. L’environnement menaçait soudainement la nature ou plutôt le petit coin de nature où vivait paisiblement l’amoureux de Gaïa (l’ironie de cette histoire veut que M. Lovelock habite dans un moulin...). Mais, parfois, les données s’inversent et c’est la nature qui devient l’ennemie de l’environnement... L’affrontement se poursuit en effet dans d’autres domaines. 

C’est le cas pour l’implantation des barrages hydroélectriques. En France, les projets de barrages sont aujourd’hui quasi inexistants alors qu’il reste de nombreux sites d’implantation favorables. La raison en est simple : les projets de barrage menacent de détruire les belles vallées encaissées et la désormais dénommée « biodiversité ». Pourtant, les projets de barrage permettraient d’améliorer la performance écologique de la France en produisant une électricité propre... De même, il y a quelques années, le projet de mise à grand gabarit du canal Rhin-Rhône a été abandonné (sous pression des Verts) parce qu’il menaçait les milieux naturels. Or, sa réalisation aurait permis de transférer une partie significative du transport de marchandises sur des bateaux, induisant une économie substantielle d’énergie et de CO2 rejeté dans l’atmosphère.

On le voit, les « écologistes » peuvent donc, le cas échéant, défendre des positions défavorables à l’environnement au nom de la nature. Mais, on constate surtout que leur positionnement est à géométrie variable. Si, comme on l’a vu, ils sont en général favorables aux éoliennes, ils s’opposent souvent farouchement aux barrages et se sont montrés très combatifs pour obliger un gouvernement socialiste à abandonner le projet du canal Rhin-Rhône. Cela démontre une certaine incohérence ou au moins que s’ils sont prêts à faire des concessions sur l’enjeu paysage (dans le cas des éoliennes), ils ne sont pas prêts à baisser la garde sur l’enjeu biodiversité (les barrages et les canaux de grand gabarit ont un impact fort sur la biodiversité contrairement aux éoliennes relativement neutres en termes d’impact).

Au vu de ces quelques éléments, je crois que les écologistes devraient réfléchir à cette incohérence et s’interroger sur la nécessité de relancer certains projets environnementaux aujourd’hui bloqués au nom de la nature. J’aurais envi de leur dire de défendre les barrages avec autant d’enthousiasme qu’ils défendent les éoliennes. J’avoue que cela me fait un peu de peine de le dire, car je suis depuis longtemps un amoureux des paysages, de la faune et de la flore et que j’ai milité de nombreuses années pour leur protection. Mais, j’ai quand même le sentiment que le défi du siècle à venir est celui de l’environnement et que notre avenir commun nécessite bien quelques sacrifices. Pour les mêmes raisons invoquées pour les éoliennes, les pouvoirs publics devraient aujourd’hui promouvoir la construction de nouvelles centrales hydroélectriques et de nouveaux canaux à grand gabarit. J’espère simplement (et je n’en doute pas) qu’il restera des bouts de nature pour satisfaire les esthètes et les naturalistes que nous sommes...