Transition : il est urgent de ne rien faire

 Chronique publiée dans le numéro 26 de Transitions & Energies

Le 27 novembre 2018, en pleine crise des Gilets Jaunes, Emmanuel Macron avait prononcé un discours resté dans les mémoires sur « la stratégie française en matière de transition énergétique ». En cohérence avec ses promesses de campagne, il avait annoncé conserver l'objectif de réduire à 50% la part de l'énergie nucléaire dans le bouquet énergétique français. Il déclarait ainsi que la centrale de Fessenheim serait fermée à l'été 2020 et qu'ensuite, « 14 réacteurs de 900 mégawatts » seraient arrêtés d'ici 2035.

A l'époque, il est peu de dire que ces déclarations avaient suscité une désapprobation massive. Pour la plupart des observateurs, cette décision demeurait incompréhensible : la France renonçait à un de ses atouts économiques majeurs, son parc électro-nucléaire. Dans le même discours, Emmanuel Macron déclarait qu'il fallait se "désintoxiquer des énergies fossiles" et donc augmenter la production d'électricité pour compenser la diminution des énergies carbonées. Enclencher le démantèlement de centrales électriques parfaitement fonctionnelles tout en préconisant une électrification massive des usages, il fallait oser. Le renouvelable intermittent et le stockage d'énergie devaient seuls réaliser cette prouesse. Personne ne croyait à cette fable et tout le monde riait jaune : le Président déclarait, dans une France à feu et à sang, vouloir répondre à l'urgence sociale alors que l'application de ses brillantes idées conduirait immanquablement à une explosion des prix de l'électricité.

Cette politique de l'énergie était si pleine d'incohérences qu'elle fut abandonnée 3 ans plus tard et qu'il fut décidé une relance du nucléaire : il ne s'agit plus de fermer 14 réacteurs mais de prolonger la durée de vie des centrales, de construire au moins 6 EPR et de multiplier les mini réacteurs modulaires (SMR) ! L'équipe présidentielle qui semblait si convaincue du bien-fondé anti-nucléaire de son projet 36 mois plus tôt, avait pris un tournant à 180 degrés.

Nous voilà donc rassurés : nous savons que nos dirigeants peuvent revenir à la raison. Même si cela peut prendre du temps et coûter beaucoup d'argent (Fessenheim), ils peuvent changer d'avis rapidement. Les mêmes responsables politiques sont aujourd'hui si convaincus du bien-fondé de leur nouvelle Programmation Pluriannuelle de l'Énergie qu'on peut espérer qu'ils en abandonnent bientôt les principes.

Leur nouvelle idée de génie est d'adosser à la puissance nucléaire une forte capacité de production d'énergie renouvelable intermittente tout en postulant une électrification massive des usages et l'augmentation importante de nos capacités de stockage d'énergie. Les observateurs s'indignent derechef : le nucléaire, contrairement au gaz, n'est pas fait pour ajuster la production d'électricité en fonction des caprices de l'intermittence. Nous allons donc construire deux filières de production parallèle qui ne sont pas faites pour fonctionner en complémentarité. Le prix de production risque d'exploser. Les EPR sont des machines très coûteuses à construire (on parle de 7 à 12 milliards d'Euros par réacteur) et les énergies renouvelables, puisqu'elles nécessitent des solutions de flexibilité (batteries, STEP, hydrogène) et qu'elles obligent à densifier considérablement les réseaux, sont des gouffres financiers. Le risque de se retrouver en surcapacité de production est par ailleurs bien réel avec l'inconvénient de devoir supporter l'entretien coûteux d'une Ferrari alors que nous aurions besoin d'une Deux-Chevaux.

Gageons donc qu'aujourd'hui comme hier nos gouvernements reviennent à la raison et abandonnent leur projet de développer massivement les énergies renouvelables intermittentes. Pourtant, il est possible qu'il soit nécessaire d'aller encore plus loin. Si les experts s'attendaient bien, après les difficultés de production de 2020 à 2023, a un retour en force de la production, ils n'avaient pas anticipé de telles surcapacité de production. Le retour rapide et tonitruant du nucléaire, l'hydroélectricité boostée par une météo très favorable et l'explosion des capacités de production solaire ont surpris tout le monde, obligeant même la France à exporter l'électricité à des prix négatifs !

D'où cette interrogation : a-t-on besoin de renforcer nos capacités de production électrique et ne faut-il pas rompre avec ce qui ressemble à une stratégie de « surinvestissement » ? D'autant plus que l'électrification des usages sur laquelle tout le monde parie est très hypothétique et que la demande d'électricité est en baisse. En réalité, nos infrastructures fonctionnent parfaitement et dans la mesure où nous pouvons sans difficulté augmenter de 20 ans la durée de vie de nos Centrales, rien ne presse. C'est pourquoi, la décision la plus sage serait de ne rien faire. Suspendre d'abord toute politique favorable aux renouvelables, mais aussi geler pour un certain temps les projets d'EPR. La transition doit s'arrêter le temps que se dissipe le brouillard. Plutôt que de changer tout le temps d'avis, la fine équipe présidentielle doit apprendre à se tourner les pouces. Au point où nous en sommes, diriger, c'est refuser de prévoir.